Carnaval antillais : les jours gras jour par jour

Quelqu’un qui débarque pendant les jours gras voit une grosse fête costumée. C’est vrai, et c’est passer à côté de tout : chaque journée a sa couleur, son personnage et sa raison d’être, et l’ordre n’a rien d’arbitraire.

Une fois qu’on connaît le programme, on ne regarde plus un défilé de la même façon.

Le carnaval antillais s’ouvre en janvier et se referme le Mercredi des Cendres, avec la mort de Vaval. Le sommet se joue sur quatre jours consécutifs, les jours gras : dimanche, lundi, mardi et mercredi, chacun avec son code vestimentaire et son rituel propre.

Quand commence et quand finit le carnaval ?

La fin ne fait aucun doute : le Mercredi des Cendres, qui ouvre le Carême. Le carnaval est adossé au calendrier chrétien, donc il se déplace chaque année — c’est une fête mobile, comme Pâques.

Le début, en revanche, ne fait pas l’unanimité selon les sources : les unes situent l’ouverture au premier dimanche de janvier, les autres au premier dimanche suivant l’Épiphanie. Dans les deux cas, ça revient au même en pratique : la saison démarre au début de l’année et s’étire sur plusieurs semaines.

Ce qui compte, c’est de comprendre la forme : le carnaval n’est pas un week-end, c’est une saison. Elle monte progressivement, avec des sorties de plus en plus fréquentes, jusqu’aux quatre jours qui la referment.

En Guadeloupe s’ajoute la mi-carême, un retour en plein Carême — le seul moment où l’on remet ça après avoir officiellement tout arrêté.

Les jours gras, jour par jour

C’est ici que tout se joue. Quatre jours, quatre codes.

Jour Couleur Ce qui se passe
Dimanche gras Toutes Sortie de Vaval et grands défilés multicolores. Présentation des reines, chars à thème, orchestres de rue.
Lundi gras Libre Les mariages burlesques : les hommes s’habillent en femmes, les femmes en hommes. Journée de l’inversion.
Mardi gras Rouge La journée des diables. Tout le monde en rouge, cornes et diablotins dans les rues.
Mercredi des Cendres Noir et blanc Le deuil. Dernier défilé, puis Vaval est brûlé sur la place publique. Le carnaval est mort.

La progression est claire quand on la lit d’un bloc : on commence par la couleur et la fête, on passe par le renversement des rôles, on monte en intensité avec le rouge, et on termine par le noir et blanc du deuil. Ce n’est pas un enchaînement de soirées, c’est une dramaturgie.

Le lundi gras est le jour le plus mal compris de l’extérieur. Ce ne sont pas des déguisements pour rire : l’inversion des rôles est le cœur historique du carnaval — le moment où l’ordre social est suspendu, et où celui qui n’a rien peut se moquer de celui qui a tout.

Qui est Vaval ?

Vaval — diminutif créole de « carnaval » — est le roi de la fête, sous la forme d’un grand mannequin fabriqué pendant des mois. Il sort le dimanche gras et défile jusqu’au bout.

Ce qui le rend intéressant, c’est qu’il n’est jamais décoratif. Chaque année, Vaval incarne un thème : un personnage, une affaire locale, un fait qui a marqué l’année. Il concentre tout ce qui a posé problème depuis douze mois.

Et c’est pour ça qu’on le brûle. Le Mercredi des Cendres, Vaval est incendié sur la place publique, au milieu de la foule en noir et blanc. On ne se débarrasse pas d’un mannequin : on liquide symboliquement l’année écoulée. Ensuite seulement, le Carême peut commencer.

Les personnages qu’on croise

Au-delà des chars, le carnaval antillais repose sur des figures traditionnelles — les mas — dont les costumes renvoient à des personnages de l’histoire ou de l’imaginaire créole.

  • Nèg gwo siwo — le corps recouvert de mélasse noire et luisante. Une des figures les plus anciennes et les plus fortes, qui renvoie directement au travail de la canne.
  • Marian’ Lapofig — entièrement couverte de feuilles de bananier séchées. Un costume fait de ce qui traîne, ce qui est exactement la logique d’origine du carnaval.
  • Caroline Zié Loli — personnage traditionnel martiniquais.
  • Les diables rouges — le peuple du mardi gras, cornes et rouge intégral.

Le point commun de ces figures : aucune n’a été inventée par un service culturel. Elles viennent du bricolage, de ce qu’on avait sous la main — mélasse, feuilles séchées, tissus de récupération — et c’est ce qui leur donne leur force par rapport à un costume acheté.

D’où vient le carnaval antillais ?

De la colonisation, et le retournement qui suit est toute l’histoire.

La tradition arrive avec les colons européens au XVIIe siècle. Les personnes réduites en esclavage en sont d’abord exclues : elles regardent la fête des maîtres sans y prendre part. Puis elles s’en emparent — en imitant d’abord, puis en y intégrant leurs masques, leurs chants, leurs danses et leurs couleurs.

Ce qui en sort après l’abolition n’a plus grand-chose à voir avec le carnaval européen de départ. La structure du calendrier est restée ; tout le reste — les rythmes, les personnages, le sens de la moquerie, le rôle de Vaval — vient d’ailleurs.

C’est exactement le même mécanisme que pour le chanté Nwèl, ou pour la tête madras : quelque chose d’imposé ou d’emprunté, digéré, transformé, et devenu identitaire au point qu’on oublie d’où ça vient.

Et dans le reste de la Caraïbe ?

Le carnaval n’est pas une affaire d’une seule île. Trinidad-et-Tobago accueille le plus grand carnaval de la Caraïbe, avec ses défilés de mas et la soca — un genre né sur place, qui est devenu la musique de carnaval par excellence dans toute la région.

En Haïti, le kanaval a ses propres codes et cohabite avec le rara, les cortèges de rue qui prennent le relais pendant le Carême. Partout, le même noyau : une saison, des cortèges, des personnages masqués, et un moment où l’ordre habituel se met en pause.

Questions fréquentes

Quand a lieu le carnaval en Martinique et en Guadeloupe ?

La saison s’ouvre en janvier — selon les sources, le premier dimanche de janvier ou le premier dimanche suivant l’Épiphanie — et se termine le Mercredi des Cendres. Les dates changent chaque année, le carnaval étant une fête mobile calée sur le Carême. En Guadeloupe s’ajoute la mi-carême.

Que représentent les couleurs des jours gras ?

Le dimanche gras est multicolore, avec la sortie de Vaval. Le lundi est le jour des mariages burlesques et de l’inversion des rôles. Le mardi est rouge, avec les diables. Le mercredi est noir et blanc : c’est le deuil, et Vaval est brûlé.

Qui est Vaval ?

Le roi du carnaval, un grand mannequin fabriqué pendant des mois. Chaque année il incarne un thème — un personnage, une affaire locale, un fait marquant — et concentre les problèmes de l’année écoulée. Il est brûlé sur la place publique le Mercredi des Cendres.

Qu’est-ce qu’un mas ?

Un costume traditionnel de carnaval renvoyant à un personnage de l’histoire ou de l’imaginaire créole. Parmi les plus connus : le nèg gwo siwo, couvert de mélasse, et Marian’ Lapofig, recouverte de feuilles de bananier séchées. Ces figures sont faites de matériaux de récupération, pas achetées.

Quatre jours pour tout dire

Ce qui reste, quand on a compris le déroulé, c’est qu’il ne s’agit pas d’une fête déguisée. C’est un moment collectif où on se moque de ce qui a été dur, où on inverse les rôles pendant vingt-quatre heures, et où on brûle publiquement ce qui a pesé — avant de repartir pour un tour.

C’est très exactement notre manière de faire, et c’est aussi la nôtre sur un tee-shirt : rire de ce qui gratte, sans folklore. Tout est dans la boutique.